17/04/2020

Pas d’horloge universelle, l’heure de notre faim nous revient

Tel un poisson dans un bocal, tel un hamster en plein élan dans sa roue, près à faire du grand sur place, être confiné à la maison peut procurer le sentiment de tourner en rond. Solitude d’hier, amer privilège d’aujourd’hui. Tic-tac, tic-tac, on attend. On attend les nouvelles, les idées, les coups de fil, la pause, le temps… les repas. 

Confiné chez soi, on a peut-être un peu plus de temps pour penser à cela. Ingrédients à portée de main, recettes en tête, fringales, envies, faim, besoins. Toute raison se confond. Mais, hors urgence, une chose persiste : réglés ou déréglés, les repas constituent de vrais repères. Partagés, seuls, en tête à tête, en famille, au travail, en pleine nature, en plein cagnard… les repas rythment d’une manière ou d’une autre nos vies. Et depuis longtemps, on est invités à les aborder en tant que tels : trois repas par jour, le petit-déjeuner le matin, le déjeuner à midi, le dîner vers 19-20h. Quatre pour certains, avec goûter quelque part. Cinq pour d’autres. Deux, pourquoi pas. Mais existe-t-il une heure idéale pour tous ? Selon qui ? Pour quoi ?  Quelles importances ont ces repas repères ? Quelles incidences ?

« À quelle heure déjeunes-tu ? »  

« À table ! » « Tiens, tiens, un j’ai un petit creux » « Sur réservation, entre midi et deux ». Montre au poignet, écran en main, les repas suivent le tempo du cadran. Bébé, en pleine croissance c’est plus de six fois par jour que le nourrisson est alimenté. À l’âge adulte, ça varie… et les habitudes alimentaires ne sont pas les mêmes. Fonctions de pays, de moyens, de groupe social, de goûts, d’individu. Mille et une variables façonnent l’alimentation (*toutes ne seront pas discutées ici*).

Une chose est sûre, physiologiquement, le cerveau adulte a besoin de sa dose de glucose quotidienne (1). Voire plusieurs doses par jour – gare aux carences. Se nourrir, c’est fournir l’énergie nécessaire à son bon fonctionnement. Cela étant dit, depuis, les sociétés ont évolué, les produits se sont multipliés, la sédentarité a augmenté et au milieu de tout cela , les prises alimentaires et horaires de repas se sont bien installés. 

Spoiler alert : une petite analyse de l’horloge sociale permet d’observer que plusieurs facteurs régissent notre quotidien alimentaire. Au travail par exemple, bien cadrée et implicitement imposée « la pause déjeuner » vient souvent sonner l’heure de s’attabler. Bien que légalement il n’y ait aucune obligation à déjeuner (2), les cantines, les restaurants, les « à emporter » se calquent sur le cadran et offrent une fenêtre de tir limitée. On commence tout juste à la renommer timidement « pause méridienne » pour lui conférer toutes ses vertus initiales : une pause, un break, un moment pour souffler, s’aérer, échanger.

Soutenue progressivement par certaines institutions, la pause commence à ne plus être réduite au repas. Faire du sport entre midi et deux, c’est aussi possible et même recommandé (3). Mais voilà que métronome interne et horloge sociale ne sont pas toujours alliés. D’un côté, aller à l’encontre du rythme social (4) ne se fait pas sans effort. D’un autre, contrairement au proverbe, la faim n’arrive pas toujours en mangeant (challenge accepted !).

La nature de nos pauses nous appartient… Vraiment ? 

Publicités (5), habitudes, règles, disponibilités, famille, amis… De toutes ces façons, les horaires des repas sont plutôt appris, intégrés et correspondent à un emploi du temps économique et social suggéré.

Loin d’être absurde et sortie de nulle part, cette suggestion mise sur les rituels ; ces garants du vivre ensemble (6). Les horaires fixes, la régularité, rassurent. Jean-Louis Flandrin dans le « Le temps de Manger » (1993) (7) parle même d’idéal de régularité qui : « remonte vraisemblablement à l’Antiquité, dans sa dimension morale tout autant que dans sa dimension diététique. ». L’imaginaire séduit, mais la réalité un peu moins carrée. 

« Oui, nous sommes plus ou moins synchronisés »

L’alimentation n’est pas moins qu’un besoin primaire indispensable, un art pour certain.e.s, un grand plaisir pour d’autres, un « sur le pouce » aussi. Sur ces plans, chacun sa tambouille. Cependant, il semble plus qu’important de prendre le temps de connaître sa faim, son rythme, ses cycles. Les horaires des repas devraient correspondre aux ressentis, envies, dépenses. Et de ce côté la nature est bien faite : température extérieure, taux de luminosité, besoins, désirs, tous envoient des signaux biologiques là-haut. Oui, nous sommes plus ou moins synchronisés (8). Mécanique interne et rythme social ne sont pas tant éloignés.

De là, il s’agit d’avoir les bons relais et bons cadres pour nous respecter ; de s’affranchir des contraintes inutiles tant que faire se peut. Loin d’une l’apologie de l’individualisme, loin d’une glorification de la solitude ou de la désynchronisation, c’est une question d’écoute de soi. Écouter ses ressentis, son instinct, ses besoins.

Post confinement, une fois sortis du bocal, descendus de la roue, en sécurité et sûreté, qui n’aurait pas un peu (beaucoup) envie et besoin de se retrouver ? Peut-être autour d’une table, d’un dîner, ou pourquoi pas pour une promenade ? En vogue au XIXe siècle (9), avec moins de contraintes et tout aussi physiologiquement importante, peut-être reviendra-t-elle dans nos vies ? 

En attendant, choucroute au réveil, jeûne intermittent, cinq fruits et légumes par jour, si ça nous plaît. À bas la dictature horlogère. Vive la santé. Vive la bouffe. Vive la vie. Et comme le docteur Jean-Marie Bourre (10) martèle : surtout « pas de culpabilité » et « prenez le temps de manger ».

1. Virginia Utermohlen, https://books.openedition.org/editionsmsh/8130?lang=fr 
2. https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F34555)
3. Opération Pause Déj’ Sportive, lancée par la Ville de Paris https://www.paris.fr/pages/pause-dej-sportive-du-sport-entre-midi-et-deux-7151
4. Dominique Poulain, diététicienne nutritionniste, https://www.passeportsante.net/fr/Actualites/Dossiers/DossierComplexe.aspx?doc=a-table-bon-moment)
5. https://www.liberation.fr/checknews/2019/06/09/l-idee-selon-laquelle-le-petit-dejeuner-est-le-repas-le-plus-important-vient-elle-d-un-lobby_1731563
6. https://www.la-croix.com/Famille/Parents-Enfants/Dossiers/Boris-Cyrulnik-Le-rituel-aide-a-la-construction-de-l-identite-2013-10-08-1036402
7. « Les heures des repas en France avant le XIXe siècle » – Jean-Louis Flandrin dans Le Temps de Manger (1993 ; pp.197-226) https://books.openedition.org/editionsmsh/8147#bibliography
8. https://sante.lefigaro.fr/actualite/2012/05/11/18185-pourquoi-ne-faut-il-pas-manger-contretemps
9. La promenade urbaine au XIXe siècle, Robert Beck (2009)
10. https://sante.lefigaro.fr/actualite/2012/05/11/18185-pourquoi-ne-faut-il-pas-manger-contretemps

par Andréa Losi