08/04/2020

Production, distribution, consommation : un new deal local… et responsable ?

étal de marché, vendeur, maraicher vend pommes, pêches, framboises
le local un moyen, pas une finalité

À force d’être tiré dans tous les sens, le mot « local » est presque devenu élastique. Une étude au plus près de ce qu’il implique nous a paru utile, voire indispensable en ces temps si particuliers, inédits.

La crise profonde que nous traversons nous envoie de multiples signaux. Loin d’être nouveaux, ils clignotent aujourd’hui noirs, plus rouges que jamais. Journaux, réseaux sociaux, blogs… rien à faire. Ce message s’affiche partout. C’est pourtant le moment de tenter de mettre de côté la panique, de regarder au long cours, de se replonger dans l’Histoire, de continuer à pousser les réflexions. Mais pas n’importe lesquelles.En ce moment, on entend facilement dire : « c’est le moment de repenser en profondeur nos systèmes, de se reconstruire en autonomie ». Est-ce vraiment le cas ? Ce n’est pas certain. Pas question du moins de tomber dans le piège alléchant que le terme « local » peut suggérer. Pas question de s’adonner au repli sur soi, de laisser place à un élan identitaire malvenu. A l’inverse, cette crise, tant malheureuse soit-elle, nous invite à tendre des mains, à (re)construire, (re)penser ensemble. Et la production & distribution locale à un rôle important à jouer.

Dans les coulisses du « local »

Local vient de locus : ce qui est particulier à un lieu. L’agriculture dite « locale » fait référence à l’interaction entre un milieu physique et biologique, à un territoire nommé, de proximité. 

Derrière le local, se trouve l’idée de circuits courts alimentaires. À l’ouest rien de nouveau. Ces derniers ont de tout temps existé, longtemps été mis de côté, et ont depuis plusieurs années à nouveau rassemblé de grands intérêts. Réduire les intermédiaires, les kilomètres alimentaires, « food miles » (1) (Tim Lang, 2005) –, telles sont les grandes lignes du circuit court.

La proximité est en grande partie vertueuse. Manger local permet de mettre à l’honneur le terroir : cette zone géographique spécifique où la production tire son originalité directement de son aire de production et des savoir-faire développés (2). De ce côté, nous sommes gâtés. Les AOC (Appellations d’Origines Contrôlées) et AOP (Appellations d’Origines Protégées) protègent l’hexagone. Les terroirs français sont riches, les initiatives pullulent, les personnes qui les pilotent sont indispensables. En bref, ils méritent toute lumière. 

Moins de pollutions, plus de produits frais, une transparence maximum sur les méthodes de production

Et si le local est prôné et est sur le devant de la scène, c’est qu’il porte des promesses aujourd’hui essentielles. Moins de pollutions, plus de produits frais, une transparence maximum sur les méthodes de production, un soutien à l’économie locale, aux agriculteurs et maraîchers, une garantie de lien social… la liste est longue et vous la connaissez sûrement.

L’imaginaire est dense, la tendance (3) est là. Cependant, il faut bien distinguer proximité et qualité. Le « produit et distribué localement » n’est pas toujours garant des promesses qu’il évoque. Comme on le répète bien souvent, l’agriculture locale n’est pas à confondre avec l’agriculture bio. Qui plus est, l’agriculture locale peut, au même titre que l’agriculture intensive, être néfaste pour l’environnement, les consommateurs et donc l’économie à terme. Containers, serres chauffées, petits trajets motorisés multipliés… En bref, la proximité a d’innombrables bienfaits, mais seule, elle n’est pas suffisante. Elle doit être accompagnée d’un dispositif bien rodé incluant tous les indicateurs environnementaux, écologiques, économiques, sociaux. Le local est à penser comme mouvement, comme regard sur le territoire, le produit, le producteur, le consommateur.

Le local, terrain de jeu essentiel

Aussi, l’échelle locale est-elle un outil pédagogique indispensable. Être au plus près des productions maraîchères, de la réalité du terrain, des consommateurs semble plus que jamais nécessaire. L’analyse des relations à l’échelle locale permet de mieux comprendre le système agroalimentaire en place, de comprendre tout ce qu’il se passe du champ à l’assiette, de mieux appréhender le « global ». Exit le « local point barre » ou le global bashing, le global n’est rien d’autre qu’un amas de « locals ». L’agriculture locale, de saison, respectueuse du temps et de la terre, le suivi du parcours de distribution et la pédagogie entreprise au cours de toutes ces étapes permettent de créer des «  locals » résilients.

Si le local ne va pas résoudre l’ensemble des problématiques et conséquences posées par les systèmes agroalimentaires, marketing et économiques en place, les initiatives locales entreprises en faveur d’une production et distribution responsables et respectueuses de l’environnement, des producteurs, des consommateurs, peuvent, elles, faire bouger les lignes. Si le local ne remplace pas réglementations et régulations des systèmes alimentaires, son rôle sociétal, environnemental, économique est indéniable. Car oui, les initiatives locales, de saison, équitables, ont ça de bon : elles rabâchent que la tomate de janvier est inexistante, que la cerise de mars est ambitieuse, que la patate douce de juillet s’est fait la malle. Elles connectent. Elles inspirent. En bref, elles poussent à installer de nouvelles normes, à influencer les systèmes de production (4). Vous l’aurez compris, si l’ananas d’août ou l’avocat de juillet nous font loucher, c’est déjà une bonne avancée. 

Et demain ?

En plus de la saisonnalité et de la proximité citoyenne, le new deal local et surtout responsable – vous l’aurez compris – renforce les liens entre production et transformation. Pour être goûtu sur toute la ligne, les initiatives locales doivent se construire en vue de promouvoir les relations humaines qui se cachent derrière nos carottes, asperges, champignons. Pour les accompagner, il faudra continuer à miser sur les lieux de transformation alimentaire comme le répète justement la journaliste Giuletta Gamberini (5) dans sa dernière tribune. Le new deal n’est pas réservé aux abonnés et il est impératif d’en élargir l’accès. 

Aussi inquiétante soit-elle, la crise nous invite à agir pour une résilience interterritoriale
Vers une autonomie alimentaire, en partie, oui. Vers l’autarcie, grand non.

1. https://www.theguardian.com/lifeandstyle/2007/mar/25/foodanddrink.features5
2. https://agriculture.gouv.fr/laoc-et-laop-une-production-et-un-terroir-qui-sexpriment-par-le-savoir-faire
3. entreprendre.fr/alimentaire-ils-misent-sur-les-circuits-courts/
4. http://terresenvilles.org/wp-content/uploads/2016/11/TEV_CH3.1_CircuitsProxResRuralSynth_2010.pdf
5. https://www.latribune.fr/entreprises-finance/transitions-ecologiques/covid-19-l-urgence-remet-en-meme-temps-en-cause-la-notion-de-relocalisation-843299.html

par Andréa Losi